L’effet Dunning Kruger et l’apprentissage des langues.

Dans l’article sur le point de rupture, j’avais effleuré le sujet passionnant de la métacognition. Avoir des compétences méta-cognitives, c’est du Volapük pour dire arriver à réfléchir sur ses propres manières de penser. Après avoir vu de nombreux élèves se sous-estimer, j’ai commencé à me demander si nous n’avions pas tendance à systématiquement estimer nos propres compétences de manière erronée. C’est en faisant des recherches sur ce sujet que je suis tombé sur un article de Dunning et Kruger, qui a répondu à beaucoup de mes questions et dissipera, je l’espère, nombre de vos doutes. Sautons dans le vif du sujet : Qu’est-ce que l’effet Dunning Kruger (on va l’appeler DK, c’est moins long et ça ressemble à Donkey Kong), et en qu’est-ce que ça vient faire sur vache espagnole ?

Dunning et Kruger sont sur un bateau

Dans une série de quatre expériences réalisées à la fin des années 1990 auprès d’étudiants de l’université de Cornell, les professeurs de psychologie David Dunning et Justin Kruger ont testé la divergence entre le niveau perçu et le niveau réel de leurs élèves. Les trois premières études ont pour objet l’humour, le raisonnement logique et la grammaire. La quatrième est une méta-étude comparant les capacités d’auto-évaluation des étudiants avant et après avoir reçu une formation pour les aider à mieux cerner leurs capacités. J’ai décidé de me concentrer sur la troisième étude (la première partie de cette dernière pour être précis) pour des raisons évidentes de corrélation entre le sujet et les langues, mais aussi parce que le diagramme est sacrément plus parlant que les autres.

Dans ce test, 84 étudiants de l’université de Cornwell devaient remplir un questionnaire de vingt questions sur la grammaire anglaise. Chaque question se composait d’une phrase comportant ou non des fautes de grammaire. Après avoir répondu au questionnaire, les élèves se virent remettre un second formulaire. Celui-ci leur demandait via une série de questions si ils pensaient être capables de reconnaître de l’anglais correct, et quel score ils pensaient avoir obtenu au test qu’ils venaient de prendre.

Comme le montre le graphique ci dessus, et de manière extrêmement intéressante, les élèves des deux quartiles inférieurs (la moitié des élèves les moins performants au test de grammaire) ont eu tendance à grandement se surévaluer. A l’inverse, les 25% ayant le mieux réussi se sont sous-estimés. En regardant le graphique, on se rend compte que les habilités perçues des élèves ainsi que l’auto-évalution de ces derniers est sensiblement toujours la même, sans corrélation ou presque avec leur résultat réel !

 

T’as de belles compétences méta-cognitives, tu sais

Comme nous montre cette expérience, il n’existe pas de rapport évident entre la connaissance d’un domaine et nos compétences méta-cognitives. En d’autres termes, nous manquons trop souvent de recul par rapport à notre propre savoir. Cette absence de prise de conscience de l’augmentation de nos performances dans nos domaines d’études nous amène souvent à nous décourager, après avoir ressenti un faux sentiment de stagnation, voire de régression.

Ce sentiment nous pousse, dans le pire des cas à abandonner. S’en suit alors une spirale de l’échec. La plupart des personnes se diront: « J’ai essayé d’apprendre une langue. Après de nombreux efforts je n’ai absolument pas progressé ». Ces personnes se diront soit qu’apprendre les langues est une chose difficile, grossissant encore un peu plus le statu quo méta-cognitif global. Dans le pire des cas, ils se diront qu’ils sont trop bêtes pour apprendre les langues.

Ayez confiance

Comme nous l’ont montré Dunning et Kruger, il est très probable que ce sentiment de stagnation soit tout simplement dû à l’augmentation inconsciente de votre exigence, voire d’un glissement de vos paradigmes méta-cognitifs. Comprenez moi bien. Je ne prétend pas que tout sentiment d’échec dans un processus d’apprentissage est imputable à l’effet DK. Si vous avez pris et raté un examen de langues, par exemple, le résultat à votre test est probablement une estimation valable de votre niveau de langue dans les compétences qui ont été testées (ce dernier point est important, j’y reviendrai dans un article ultérieur). Je pense aussi que toute remise en question de nos manières d’apprendre est positive. C’est un moyen sain d’analyser quelles habitudes et routines il est possible d’améliorer, d’ajouter ou nécessaire de supprimer.

Je soutiens cependant que quand cet examen de conscience résulte en un sentiment d’échec et/ou d’une envie d’abandon, il est plus que possible que vous soyez victime de l’effet D&K. La prochaine fois que vous traverserez une remise en question dans la confiance en vos capacités d’apprentissage, demandez vous simplement si votre sentiment n’est pas possiblement lié à une augmentation de vos exigences. Formulé différemment, n’avez vous pas pris conscience de vos limitations dans certains domaines dans lesquels vous vous étiez surestimés? J’y reviendrai à la fin de cet article.

Je dirais même plus mon cher Dunning

Au delà de la simple prise de conscience du phénomène, en quoi les conclusions de l’étude de D&K peuvent-elles nous aider à progresser en langues ? Tout d’abord, fixer des ancrages se révélera un processus primordial de votre apprentissage. C’est le point que je développe dans la troisième partie de l’article définir ses objectifs. L’ancrage, quel que soit sa forme, est un rappel de votre niveau à un instant T. La prochaine fois que vous allez vous taper une crise méta-cognitive et penser que vous n’y arriverez pas, votre ancrage sera là pour vous rappeler d’où vous venez. Vous aurez une preuve de votre progression, ou, faute de mieux, de votre absence de stagnation.

Si vous avez soudainement pensé que vous étiez mauvais dans votre apprentissage, c’est sans doute que vous étiez en train de passer de l’autre côté du miroir. Au lieu de voir ce que vous saviez, vous vous êtes rendu compte de tout ce que vous ne saviez pas. C’est à ce niveau que beaucoup d’entre nous arrêtent d’apprendre une langue. Nous ne nous rendons pas compte que notre nouveau sentiment d’ignorance et d’échec était en fait un signe extrêmement prometteur du bon avancement de notre apprentissage ! Souvenez vous-en si vous apprenez les langues de manière régulière et que le sentiment de ne rien connaître vous envahit soudainement. La crise que vous êtes en train de parcourir n’est que la prise de conscience d’une nouvelle montagne à gravir. Elle a toujours été là, vous ne la voyez tout simplement pas avant. Vous êtes en route pour la gloire !

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  • Auteur
    Messages
  • #720

    Romain
    Admin bbPress

    Commentaires sur le post L’effet Dunning Kruger et l’apprentissage des langues.
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  • #735

    Sandrine Dereu
    Participant

    ça me semble effectivement super important de bien garder tout ça en tête pour les inévitables creux de la vague. Merci ! Je ne connaissais pas Kruger et Dunning, mais leur approche m’a un peu rappelée celle de Maslow avec ses 4 stades d’apprentissage qui m’ont souvent aidée à garder le cap :
    – Je ne sais pas que je ne sais pas
    – Je sais que je ne sais pas
    – Je sais que je sais
    – Je ne sais pas que je sais.
    (et oui, dans cet ordre là ! Même si on s’attend au contraire pour les deux derniers :
    http://www.natationpourtous.com/entrainement/apprentissage-maslow.php)
    Une théorie très pratique puisqu’elle s’applique dans tous les domaines d’apprentissage sans exception, depuis celui des langues jusqu’à la musique en passant par le marketing, le sport…

  • #736

    Romain
    Admin bbPress

    Bonjour Sandrine,

     

    Merci beaucoup pour ton commentaire. Les 4 stades stades de Maslow cincernent en effet un processus d’apprentissage très comparable à celui que l’on trouve chez Dunning et Kruger. Je trouve cependant l’approche de Maslow plus riche en termes d’enseignement.

     

    Je prévois, à moyen terme, de faire une série d’article sur les quatre stades et surtout sur leur transition, qui, comme j’en ai parlé brièvement à la fin de cet article, constituent selon moi les moments cruciaux de l’apprentissage d’une nouvelle langue (voire d’une nouvelle compétence en général).

     

    Bonne journée!

     

    Romain

  • #741

    verdry
    Participant

    merci Romain pour cet article encore une fois très interessant   qui fait voler en éclats toutes mes excuses invoquées pour laisser tomber l’apprentissage de l’espagnol.

    As – tu une solution pour éradiquer la fainéantise!!!!!!!!!!!!!!!!!

     

  • #742

    Romain
    Admin bbPress

    Bonjour verdry!

    Il en existe plein, et en tant que glandeur repenti je pense pouvoir t’aider!

     

    Pour te donner une réponse rapide, je dirais que le plus efficace rempart contre la fainéantise est une routine de travail prédéfinie. La prise de bonnes habitudes a vraiment été la clé pour moi. Mais ça, ce sera le sujet d’un autre (de plusieurs autres) articles. Je te conseille le journal de langues pour commencer.

     

    Bonne journée et bon courage à toi!

  • #743

    Galmar
    Participant

    Tu es un bon “language coach” !

    “L’ancrage, quel que soit sa forme, est un rappel de votre niveau à un instant T. La prochaine fois que vous allez vous taper une crise méta-cognitive et penser que vous n’y arriverez pas, votre ancrage sera là pour vous rappeler d’où vous venez. Vous aurez une preuve de votre progression, ou, faute de mieux, de votre absence de stagnation. ”

    La crise méta-cognitive pourrait aussi révéler parfois une réalité : notre “vrai” niveau (norme arbitraire ici pour définir le vrai) à un instant T est difficile (impossible) à percevoir dans sa totalité.

    Si on prend une métaphore mathématique, notre niveau à un instant T serait un point dans un espace de dimensions N. Une dimension pourrait être : niveau de vocabulaire, une autre : niveau de grammaire, une autre : niveau de prononciation, une autre : niveau de slangs, une autre : niveau d’adaptation à des situations de conversation de la vie réelle, une autre : niveau de lecture…. On le voit, définir un niveau pourrait faire intervenir un trop grand nombre de dimensions pour que l’on puisse appréhender justement et entièrement son  niveau à un instant T et aux suivants.

    Notre mauvaise perception de notre niveau réel proviendrait en partie que nous regardions qu’une projection de cet espace : par exemple, nous ne regardons à l’instant T que la dimension vocabulaire et la dimension grammaire, oubliant que nous avons peut-être progressé sur d’autres dimensions.

    Il faudrait un outil d’ancrage qui permette de nous motiver en nous montrant toujours un sous-espace de dimensions sur lequel on a progressé mais aussi de nous garder la tête froide pour pointer nos faiblesses.

     

     

     

  • #744

    Romain
    Admin bbPress

    Bonjour Galmar et merci beaucoup pour ton commentaire,

    J’aime beaucoup ta vision d’un niveau via une dimension N et surtout de son côté purement arbitraire. Pour aller plus loin, on pourrait même se demander en quoi ce niveau existe et de quelle manière sa représentation peut nous permettre à augmenter nos performances cognitives.

     

    Si le sujet t’intéresse, je te conseille la lecture de Paul Feyerabend et surtout l’article contre la méthode. Je pense cependant que l’on rentre là plus dans la philosophie des sciences que dans les pratiques méta-cognitives. C’est un sujet passionnant et il n’est pas impossible que j’en parle un jour.

     

     

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