Soyez mauvais comme un enfant

Apprendre les langues est une activité passionnante. Il n’existe rien de plus instinctif et de plus naturel. De manière concomitante, je n’ai jamais rencontré de sujet d’études suscitant plus de pensées limitantes, d’engrenages de l’échec ou de sabotage involontaire programmé. Des études du développement du vocabulaire chez les enfants suggèrent des vitesses d’apprentissage allant jusqu’à vingt mots de vocabulaire actif par jour. Si, en lisant cette dernière phrase, vous vous êtes dit que « les enfants ont vraiment un cerveau exceptionnel » ou que « si seulement [vous aviez] pu apprendre d’autres langues dans l’enfance, votre apprentissage serait beaucoup moins difficile », cet article est fait pour vous.

Les enfants sont mauvais

L’Allemand est la première langue dans laquelle j’ai atteint un niveau qui me satisfaisait. Avant que ce soit le cas, alors étudiant d’histoire en Allemagne, je m’étais fixé un certain nombre d’objectifs linguistiques à atteindre. L’un d’eux était d’atteindre le niveau d’un enfant de 7 ans. A vrai dire, la majorité de mes fréquentations de cet âge datant de l’école primaire, je voulais en réalité atteindre le niveau que j’estimais avoir eu quand j’avais 7 ans (c’est l’effet Dunning Kruger, venez ici pour en savoir plus). J’étudiais pour l’université, en permanence insatisfait des exposés confus et remplis de fautes de grammaire que je donnais devant des amphithéâtres trop génés pour succomber à l’envie d’éclater de rire. Certains d’entre eux pourraient notamment vous raconter mon exposé sur la révolte des arbres dans l’Allemagne du XVe siècle.

C’est dans ce climat extrêmement stimulant mais quelque peu décourageant (c’est une oxymore, nous y reviendrons), que j’ai rencontré un réel enfant allemand de 7 ans. Quelle ne fut pas ma surprise quand je me suis rendu compte que ce petit que j’avais pris comme mentor dégageait un discours simpliste. Pour ne pas dire incohérent. Même si sa grammaire était beaucoup plus précise que la mienne, la structuration de sa pensée me rappelait un cadavre exquis raté. Mon objectif était d’atteindre un niveau dans lequel je me sentais assez à l’aise pour développer le fil de ma pensée librement. Je n’avais pas réalisé que, quand nous sommes enfants, l’étendue de ce que nous pouvons exposer est finalement assez limité. Nous pouvons en tirer un grand nombre de leçons dans le domaine de l’apprentissage.

Si, contrairement à moi, vous n’avez pas d’enfant à côté de vous, rendez-vous dans le grenier de vos parents et ressortez n’importe quelle copie de français que vous avez pu pondre pendant votre scolarité. Je vous parie que vous serez atterré par le nombre de fautes syntaxiques et grammaticales, par la pauvreté du lexique et l’absence totale de fil rouge. Lors de votre croissance, vous avez développé une extraordinaire capacité à organiser votre pensée dans votre langue maternelle. Vous l’avez fait de manière inconsciente, sans vous rendre compte que votre médiocrité scolaire a sans doute aggravé les tendances réactionnaires et pédophobes de la plupart de vos professeurs. La seule différence entre hier et aujourd’hui, ce n’est pas tant la conscience des nombreuses erreurs que vous exprimez que l’idée dysfonctionnelleselon laquelle la maîtrise vous est demandée.

L’ignorance est une bénédiction

Mon but n’est pas de vous amener à faire abstraction de vos limitations. Mes exposés étaient faibles. C’est cette réalisation qui m’a fait travailler pour sortir de mon insatisfaction. La prise de conscience de vos limitations n’a pas à devenir un facteur de pensées limitantes. Être conscient de votre niveau médiocre, c’est ne pas céder à la facilité de rentrer dans sa zone de confort. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, et rien n’est plus facile que d’être perçu comme un érudit si l’on s’entoure des bonnes personnes, quelque soit notre domaine de l’apprentissage.

Lorsque les parents admirent les productions artistiques de leur enfant de quatre ans, ils ne le considèrent pas comme des chefs d’œuvre. Je me suis toujours demandé pourquoi mon médecin de famille décorait son mur de dessins d’enfants. Que ce soit la satisfaction de voir le caractère inné de la création chez l’être humain ou le soulagement de voir les capacités cognitives des enfants de leurs patients se dérouler à un rythme naturel, le constat est sans appel : ces dessins étaient moches. Votre niveau dans les langues que vous essayez d’apprendre est probablement de niveau comparable. Soyez en conscients, mais avant tout, soyez en fiers.

Ça, c’est toi.

 

L’âge de l’enfance est souvent considéré comme une époque bénie. C’est le temps des possibilités infinies, de l’absence de limitations. J’ai l’intime conviction que cette absence de limitations vient de l’absence de savoirs. C’est à l’école que nous nous attachons au système de pensée selon lequel celui ou celle qui aura le moins de connaissances aura de mauvaises notes. Mon but n’est pas ici de remettre en question ce système, uniquement de dévoiler les processus de l’échec qui en découlent.

Rilke disait que la pauvreté était une lumière de l’intérieur. Du moment où vous avez pris le chemin de l’apprentissage, votre ignorance et vos limitations sont devenues des bénédictions, autant de preuves que la route est encore longue et qu’il vous reste tant de choses à découvrir. S’il existe un être omniscient et omnipotent, je doute qu’il ressente l’émerveillement et l’excitation d’un enfant devant les choses de la vie.

Le modèle de la réussite est en vous

Les enfants maîtrisent leur langue maternelle (du moins à l’oral), non pas parce qu’ils n’ont pas conscience de leurs limitations, mais parce qu’ils ne les laissent pas définir qui ils sont. Ils explorent non pas avec la peur de découvrir l’étendue de ce qu’ils ne savent pas, mais tout simplement avec une intarissable soif d’apprendre. Les processus de pensées limitantes n’ont pas encore de prise sur eux.Dans le domaine de l’apprentissage, la réussite est innée, l’échec est acquis. Soyez mauvais et brillants comme des enfants.

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Vous lisez 2 fils de discussion
  • Auteur
    Messages
    • #680
      Romain
      Admin bbPress

      Commentaires sur le post Soyez mauvais comme un enfant
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    • #688
      Zzzz
      Participant

      Salut et merci beaucoup pour cet article! J’aurais beaucoup de choses à dire en tant que jeune papa sur cette question! Pour ça il faudra que j’attende que ma fille puisse parler :p

       

      J’aimerais juste savoir une chose: Qu’est-ce que l’effet Dunning Kruger conjugué au passé?

      • #696
        Romain
        Admin bbPress

        Désolé de t’avoir laissé dans le flou Zzzz! L’effet Dunning Kruger sera le sujet du prochain article sur vache espagnole. En attendant je t’invite à consulter l’article de wikipedia sur la question, il est pas mal fait.

        Merci pour ton commentaire et bonne continuation!

         

      • #722
        Romain
        Admin bbPress

        Salut @Zzzz

         

        L’article sur l’effet Dunning Kruger est en ligne à cette adresse: http://vache-espagnole.fr/leffet-dunning-kruger-et-lapprentissage-des-langues/

         

        Bonne journée!

      • #745
        Zzzz
        Participant

        Coucou Romain,

         

        MErci beaucoup pour la notification, je vais checker ça! 😀

    • #689
      Sandrine Dereu
      Participant

      Audiard disait : “Bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière.”
      Cet article m’y a fait penser. Il répond tout à fait aux questions que je me posais sur les pensées limitantes qui peuvent freiner un apprentissage, et les manières de s’en dégager. Très inspirant une nouvelle fois. Merci beaucoup !</span>

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